bornimétrie

POURQUOI CE SITE ?

dimanche 25 novembre 2007, par Paul Facq

Passées longtemps inaperçues, certaines propriétés morphologiques des bornes routières gallo-romaines se révèlent utiles à l’identification de ces vestiges lorsqu’ils sont devenus anépigraphes, ce qui est le sort de la grande majorité d’entre eux. L’érosion due aux intempéries et à la colonisation de leur surface par les mousses et lichens efface en quelques siècles les dédicaces gravées sur le granite. Pour compliquer un peu les choses, presque toutes les bornes gallo-romaines ont été mutilées ou fractionnées à l’occasion de leur réemploi...

Concernant la morphologie et le matériau constitutif des bornes routières gallo-romaines en Limousin, une description précise et complète s’avère indispensable. En pays lémovice, mais en d’autres lieux également, les fûts de bornes antiques sont presque toujours légèrement coniques et leur section n’est jamais parfaitement circulaire. Il convient donc de préciser les conditions de mesure du diamètre des fûts car les valeurs obtenues peuvent varier beaucoup ( parfois de plus de 10 cm sur une même borne) suivant le niveau et l’orientation du diamètre choisi pour la mesure. Dater une borne anépigraphe à la suite d’une simple mesure de diamètre prise au hasard le long du fût est donc une aventure risquée ! Il est possible ainsi d’expliquer quelques incertitudes ou controverses nées à propos de "milliaires" perdus et retrouvés, ou, tout simplement, mesurés dans le passé par des opérateurs différents...

Une description très précise des bornes restées entières est un premier pas indispensable pour tenter de dégager des traits communs et définir d’éventuels liens de parenté entre celles que l’on retrouve de nos jours, en dépit de leur dispersion. Car beaucoup de bornes ont disparu et celles que l’on peut repérer actuellement ont presque toujours été déplacées. Une description complète et détaillée est utile aussi pour identifier et authentifier les trouvailles contemporaines, en particulier lorsqu’elles sont devenues anépigraphes, ce qui est la situation la plus fréquente [1]. Un grand nombre de bornes perdues ont été tronçonnées et réemployées à d’autres usages. Une connaissance détaillée de la morphologie initiale peut aider à l’identification de certains fragments. borne de 87190 Saint-Léger-Magnazeix, conicité 5% Il a ainsi été possible de reconstituer (au moins virtuellement) une borne routière gallo-romaine tronçonnée dont les deux fragments principaux sont actuellement séparés de 11 km (figure ci-dessus). L’un de ces fragments, épigraphe, dédié à Tetricus (271-274), est conservé dans un musée lapidaire à 87190 MAGNAC-LAVAL. Il permet la datation. L’autre, plus massif (environ une tonne), est resté en place à 87190 SAINT-LEGER-MAGNAZEIX, ce qui a permis de situer avec précision et dater l’usage d’un tronçon de la voie directe Augustoritum-Argentomagus par 87290 RANCON et SAINT-LEGER-MAGNAZEIX ( paru dans Travaux d’Archéologie Limousine, tome 29 ; octobre 2009, p. 55-68 ).

Une solution pour s’affranchir des aléas de mesure des diamètres de bornes est de choisir une section suffisamment pérenne [2] et de définir sur elle un diamètre moyen sur toutes les directions possibles de mesure [3].

Diverses définitions et méthodes de mesure des diamètres moyens des fûts de bornes sont proposées sur le présent site et comparées en ce qui concerne la précision obtenue, la rapidité et la facilité de mise en œuvre à l’aide d’une instrumentation portable, aussi simple que possible ( mètre ruban, cercle gradué, pied à coulisse, équerres droite et oblique, miroir zénithal ).

Les diamètres moyens des sections du fût à diverses hauteurs étant définis et mesurés, il est alors possible de donner une base mathématique solide à la définition de la conicité du fût, en dépit des défauts de circularité des sections.

Les défauts de circularité des sections eux-mêmes sont intéressants à étudier et à chiffrer car ils fournissent de précieuses indications sur la méthode de taille des bornes et permettent d’évaluer la qualité de réalisation de celles-ci à différentes étapes de leur fabrication. Les défauts de circularité sont particuliers à chaque borne et traduisent l’habileté et le "style" du tailleur de pierre. Ils permettent, lorsqu’ils sont les mêmes sur deux fragments, de justifier le ré-assemblage de ces fragments en vue d’une reconstitution du monolithe initial. Deux approches sont proposées pour cela : une analyse de Fourier des fréquences spatiales du contour et une étude directe de sa courbure. carrure résiduelle, à 87290 Rancon L’une et l’autre permettent de détecter et de chiffrer une non- circularité que l’on observe sur les bornes routières gallo-romaines du territoire des Lémovices : la carrure résiduelle, qui est une conséquence de la méthode utilisée lors de la taille de ces bornes. Sur la figure ci-contre, on peut voir la carrure résiduelle très prononcée de la "Pierre du Passeur", borne routière gallo-romaine située à 87290 Rancon (Haute-Vienne).

L’ embase et surtout son raccordement avec le fût sont l’objet d’une attention particulière. La présence ou non d’un dévers de l’embase par rapport à l’axe du fût permet de mettre en évidence un lien de parenté entre certaines bornes d’une même voie ou d’un même territoire, dévers de l'embase, à 87480 St-Priest-Taurion en particulier lorsque les valeurs de la conicité sont du même ordre et que les défauts de circularité des sections ont des fréquences spatiales et des amplitudes comparables. Ci-contre, l’embase déversée de la "Pierre du Mail", borne routière gallo-romaine réinstallée à l’envers, visible à 87480 Saint-Priest-Taurion (Haute-Vienne). La présence du dévers de l’embase (ou d’un signe qui en tient lieu) sur dix-sept bornes gallo-romaines parmi les vingt-deux actuellement observées en détail sur le territoire des Lémovices, amène à s’interroger sur l’origine et sur la signification de cette caractéristique. Concernant les cinq bornes restantes, le dévers est incertain mais probable pour deux d’entre elles [4], la troisième, pourtant épigraphe, a été dépossédée de son embase [5]. Pour ce qui est de la quatrième, épigraphe elle aussi, l’embase, noyée dans un massif de maçonnerie, n’est plus accessible [6]. La cinquième est un fragment réduit à la partie sommitale du fût, mais ses dimensions, sa conicité et la présence de carrure résiduelle classent ce fragment dans une série de sept bornes lémovices aux caractéristiques identiques, série incluant deux bornes épigraphes dédiées à l’empereur romain Gordien III (238-244) [7].

Un autre intérêt de la région de transition entre le fût et l’embase est la présence d’un arrondi en creux, le cavet, qui s’établit du fait de l’érosion provoquée par les intempéries et par les sécrétions acides des mousses et lichens colonisant la surface de la borne. Le rayon de courbure du cavet augmente au fil du temps et, à condition d’être évaluée en moyenne, sa valeur peut être directement reliée à la réduction du diamètre moyen ayant affecté le fût de la borne depuis sa première mise en place en bordure d’une voie romaine. Cette restitution peut mener à une surprise de taille : la diminution de diamètre moyen éprouvée par certaines bornes ou fragments de bornes gallo-romaines de granite restés longtemps aux intempéries en Limousin peut dépasser la dizaine de centimètres ! Des vestiges considérés jusqu’à présent comme "trop minces" et devenus, bien évidemment, anépigraphes peuvent ainsi être authentifiés après restitution de leur diamètre initial...

Depuis 2007, onze articles donnant des exemples d’application des méthodes métrologiques présentées sur le présent site sont parus dans Travaux d’Archéologie Limousine (TAL) et dans le Bilan Scientifique annuel du Service Régional de l’Archéologie de la D.R.A.C. Limousin.

Paul FACQ : "Essai sur la métrologie des bornes routières gallo-romaines : l’exemple de la voie de Limoges à Argenton-sur-Creuse", Travaux d’Archéologie Limousine, 2007, tome 27, pp. 237-247, à propos des bornes routières de la voie directe Augustoritum/Limoges - Argentomagus/Argenton par 87290 Rancon et 87190 Saint-Léger-Magnazeix, et de quelques autres situées en territoire lémovice.

Paul FACQ et François MASSICOT : "Une borne gallo-romaines inédite à Peyrilhac (Haute-Vienne)", Travaux d’Archéologie Limousine, 2008, tome 28, pp. 185-190. Il y est proposé des critères d’authenticité applicables aux bornes anépigraphes de la voie Augustoritum/Limoges - Argentomagus/Argenton et, plus généralement, à celles du territoire des Lémovices. Cet article est consultable sur le site academia.edu.

Ces critères d’authenticité sont justifiés et précisés dans l’article de synthèse : Paul FACQ "Critères d’authenticité des bornes romaines limousines anépigraphes et de leurs fragments", Travaux d’Archéologie Limousine, 2011, tome 31, pp. 69-82. Cet article est consultable sur le site academia.edu.

Pour les huit autres parutions, voir la bibliographie annexée au présent site.

Nos études les plus récentes montrent que certaines des caractéristiques observées sur les bornes de la voie Augustoritum - Argentomagus (Limoges - Argenton) se retrouvent aussi sur d’autres bornes routières romaines du territoire lémovice et de ses alentours, ainsi qu’ailleurs en Gaule et dans d’autres régions de l’ancien Empire Romain.

Dernière mise à jour : 26 juillet 2017.

(à suivre)

Notes

[1] En Limousin, les trois quarts des bornes romaines inventoriées sont actuellement anépigraphes. Il est maintenant bien avéré que le granite soumis aux intempéries s’érode naturellement. La vitesse d’érosion est faible (quelques millimètres par siècle), mais suffisante pour effacer les gravures sur les bornes qui sont restées longtemps sans protection aux intempéries.

[2] Toutes les sections d’un fût de borne soumise aux intempéries s’amenuisent lentement au fil du temps. La vitesse d’érosion est de l’ordre de quelques millimètre par siècle pour les granites limousins. S’y ajoutent d’une part les chocs et abrasions qui ont concerné les bornes restées longtemps couchées et à demi enterrées dans les fossés des voies et d’autre part les altérations apportées par les sécrétions acides des mousses et lichens qui colonisent la surface de la roche. Une section située à 50 mm du sommet de l’embase, dégagée du cavet (l’arrondi en creux qui affecte la région de transition fût/embase) s’avère à la fois bien définie et à priori la mieux protégée contre les abrasions et chocs accidentels.

[3] Cette manière de procéder caractérise vraiment la borne. La section de mesure est bien définie et le diamètre moyen obtenu est indépendant d’une éventuelle direction choisie arbitrairement pour cette mesure. L’idéal est, bien sûr, d’essayer d’évaluer la diminution de diamètre due à l’érosion et retrouver ainsi le diamètre moyen de la section de référence au moment où la borne a été mise en service au bord de la voie romaine. Cet objectif est aujourd’hui accessible. Une nouvelle technique de mesure, dite "méthode du cavet", a déjà fourni une estimation de la diminution d’épaisseur éprouvée par le fragment de borne de La Bussière-Etable (c. de 87290 Châteauponsac). Les détails de la méthode et des résultats sont donnés dans le tome 34 de Travaux d’Archéologie Limousine. Cet article est consultable sur le site academia.edu.

[4] les bornes de la forêt d’Epagne (commune de 23 Saint-Pierre-Chérignat), borne très érodée ayant subi des tentatives de tronçonnage, et celle du moulin de Pontsebrot (commune de 23 Moutier-d’Ahun).

[5] Paul FACQ, "Moutier-d’Ahun, église ; borne milliaire", Bilan Scientifique Régional 2008 (Creuse), D.R.A.C. du Limousin, p. 39-41.

[6] borne de 23 Le-Donzeil , provenant du village du Secq (c. du Donzeil, Creuse).

[7] Paul FACQ et Georges MÉRIGUET, "Saint-Gence (Haute-Vienne), un très probable fragment de borne routière gallo-romaine", paru dans Travaux d’Archéologie Limousine, tome 33, le 20 octobre 2013.

2 Messages de forum

  • POURQUOI CE SITE ? 14 novembre 2008 22:21, par Yves Oudray-Savoire

    Vous pourriez préciser ces caractéristiques et me dire où se trouvent ces bornes ?

    • POURQUOI CE SITE ? 18 décembre 2008 17:08, par admin

      Ces caractéristiques sont celles listées dans l’article ci-dessus : conicité du fût, carrure résiduelle, diamètre moyen du fût près de l’embase, dévers de l’embase. On trouve des bornes ayant ces caractéristiques dans plusieurs pays de l’ancien Empire Romain. En plus de la Gaule, citons pour l’instant la Grande Bretagne, les Pays-Bas, Israël, la Jordanie. La liste va vraisemblablement s’allonger à l’avenir...

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